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Télétravail

La crise sanitaire brouille encore plus la mesure de la productivité

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En généralisant le travail à distance, les entreprises ont reporté le poids du facteur capital (connexion Internet, formation aux outils, etc.) sur leurs salarié·e·s.
Jacob Lund / Shutterstock

Le confinement a bousculé notre rapport au travail. Les salarié·e·s pouvant continuer leurs activités ont dû, souvent dans la précipitation, adopter le télétravail et réorganiser aussi bien leurs taches professionnelles que l’articulation de ces dernières à leur vie personnelle.

Quel en est le bilan ? Si 84 % des salarié·e·s voudraient continuer partiellement le télétravail, cette expérience a été diversement appréciée. Certain·e·s n’en retirent que des bénéfices alors que pour d’autres, cette pratique a été vécue comme un traumatisme.

Plus précisément, cette réorganisation du travail a amené à remettre en cause sa propre productivité. Les salarié·e·s ont alors exprimé deux positions apparemment contraires. Un grand nombre d’employé·e·s fraîchement métamorphosé·e·s en télétravailleur·se·s ont le sentiment de travailler plus, d’être plus productifs ou productives, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire.

Pour le meilleur, car le télétravail permettrait une plus grande concentration (moins de parasitages, de sollicitations, etc.) et une meilleure qualité de vie (moins de temps de transport, la possibilité de se rapprocher des enfants, etc.).

Pour le pire, car le télétravail tend à rallonger les temps de travail et le confinement a été synonyme d’un surplus d’activités.

En revanche, pour une bonne partie des salarié·e·s, le télétravail se conjugue mal avec certaines contraintes. Bien entendu, le confinement a mis en exergue les inégalités patrimoniales et familiales passées sous silence jusque-là comme les problèmes de logement, du nombre d’enfants en bas âge ou du nombre d’ordinateurs disponibles par foyer.


Institut national d’études démographiques

Le sentiment de ne pas pouvoir faire son travail se fonde sur des préoccupations concrètes. Le lieu de vie transformé en lieu de travail devient un obstacle à la bonne réalisation des tâches et peut faire baisser leur productivité.

Cette période de confinement nous ramène ainsi à des questions fondamentales des sciences économiques : que produisons-nous et comment ? Quelle est l’efficacité des processus productifs ? Car au-delà de la perception de chacun·e, le télétravail pousse à réévaluer les mesures de la productivité et l’articulation entre le travail des êtres humains et les outils qu’ils utilisent.

La productivité, une donnée quantitative

L’enjeu de la productivité est ancien pour les économistes. Déjà en 1768, l’économiste français Anne Robert Jacques Turgot s’interrogeait sur sa dynamique et son éventuelle diminution. Globalement, la productivité fait état du rendement des facteurs de production que sont le travail et le capital (machines, logiciels ou autres investissements).

Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), elle se définit comme un rapport entre la production d’un bien et les ressources mises en œuvre. Elle est calculée le plus souvent sur une période donnée (une heure, une journée) et a une portée quantitative uniquement.

Dans l’automobile par exemple, on obtient ainsi le nombre de voitures produites par heure et par personne. Pour un pays, la productivité se rapporte au ratio entre le produit intérieur brut (PIB) et le nombre d’heures travaillées.

Pourtant, la productivité se fait discrète dans les économies des pays avancés. Depuis les années 1970, les gains en la matière marquent le pas (expliquant pour certains le ralentissement de la croissance économique) et les nouvelles technologies ne semblent pas en générer davantage. L’économiste américain Robert Solow s’en été étonné en 1987, avec sa fameuse citation « on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité » !

En France, le gouvernement a mis en place un Conseil national de productivité (CNP) en 2018 afin de tenter d’en identifier les déterminants, mais la question reste toujours en suspens. Comment obtenir des gains de productivité – surtout dans un pays où la productivité horaire par salarié·e a longtemps été parmi les plus fortes du monde ?

Niveau et croissance de la productivité française (en rouge) par rapport à des économies comparables.
OCDE

Paradoxalement, c’est en période de crise que la productivité semble s’améliorer. D’une part, les entreprises fragiles disparaissent, améliorant la moyenne d’un secteur, et d’autre part, les salarié·e·s deviennent davantage mobilisé·e·s.

Or, alors que la productivité globale de l’entreprise progresse, peut-on en imputer uniquement le mérite aux salarié·e·s et au facteur travail ? L’usage étendu des technologies de l’information et de la communication (TIC), et donc le recours à plus de capital, ne contribue-t-il pas cette amélioration ?

Comment comparer l’incomparable ?

Les ressentis contradictoires des salarié·e·s s’expliquent aussi bien par la diversité des situations personnelles que par la complexité des mécanismes à l’œuvre.

Peut-on comparer notre productivité habituelle à celle de notre nouvelle situation de télétravail ? En effet, la nature du travail est fondamentale. Agriculture ou industrie ont souffert d’une chute de la productivité, car elles ne peuvent pas maintenir une activité à distance, et si l’activité persiste, les mesures sanitaires alourdissent les processus et l’organisation du travail.

Mais finalement, ne peut-on pas également se poser la question de la nature du travail en général, y compris pour les services ? Un·e enseignant·e ou un·e attaché·e commercial·e font-ils le même métier en distanciel et en présentiel ?

La nature de leur production est alors en jeu et peut expliquer les dissonances ressenties par les employé·e·s. Alors, on peut considérer que le service est maintenu, mais il est « différent » ; certains vont même parler de version « dégradée » du service rendu. En fait, les salarié·e·s produisent autrement un service différent.

Sont-ils plus productif·ve·s ? Cette adaptation est un effort en plus de l’activité habituelle, mais vouloir apprécier la productivité « avant » et « après » semble difficile puisque dans ce cas, la nature du métier a été modifiée rendant inopérantes les comparaisons.

Dans d’autres cas, la nature du travail change peu. C’est plutôt la façon de travailler et le contexte de travail qui sont remaniés. Dit autrement, la combinaison des facteurs de production – travail et capital – évolue.

De fait, les salarié·e·s étendent leur usage des TIC ; ils ou elles mobilisent de nouvelles compétences afin de s’approprier les outils. Le facteur capital – l’ordinateur, la plate-forme de visioconférence, les outils de partage de fichiers, etc.– est plus présent dans la production du service.

Une reconfiguration des facteurs de production

Or, au-delà des ressentis individuels, mesurer la productivité s’avère un exercice complexe à établir dans un cadre formel. Comment évalue-t-on les facteurs de production mobilisés et donc leur productivité ?

Le comptable, comme Solow, aurait du mal à trouver la productivité. Souvent, les outils relatifs au télétravail (messageries professionnelles, visioconférences, etc.) sont déjà présents au sein de l’entreprise et répertoriés au niveau des bilans… Seul le taux d’utilisation change.

En outre, les entreprises ont reporté le poids du facteur capital sur leurs salarié·e·s : les coûts liés au lieu de l’activité, à la connexion Internet, à la formation aux outils, etc. sont maintenant assumés par l’employé·e. Par ailleurs, l’absence physique de l’organisation (matérielle, managériale, etc.) a certainement un impact sur la productivité de l’individu positivement ou négativement.




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Établir une hausse ou une baisse de la productivité dans un tel contexte semble un pari risqué. En revanche, les employé·e·s ont fait et font encore des efforts pour leur entreprise. Mais en dehors de l’engagement conjoncturel et des gains de productivité temporaires dans certaines activités, il ressort que le passage au télétravail remet en jeu les compétences mobilisées, les relations sociales telles qu’elles se tissent au travail et une nouvelle articulation entre travail et capital.

S’il est incontestable que la crise a transformé le vécu du travail, les gains de productivité liés au passage au télétravail restent encore à déterminer. Travaille-t-on plus ou mieux grâce à la crise du Covid-19 ? Et surtout pour quel sentiment d’accomplissement ? Pour quelle utilité sociale ? Alors que les cas d’épuisement professionnel (burn-out) ont augmenté ces dernières années, ces questions méritent d’être examinées.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.



Virginie Monvoisin, Associate professor, Grenoble École de Management (GEM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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