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Télétravail

Travail à domicile : dans la bataille pour l’espace, les femmes sont les grandes perdantes

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Lorsque toute la famille travaille de la maison, les femmes sont rarement gagnantes dans la bataille de l'espace et héritent souvent… du comptoir de cuisine. Shutterstock

Il est tout juste 10 heures du matin et mon partenaire, qui en est à sa troisième réunion virtuelle aujourd’hui, travaille dans notre bureau à domicile. Mon fils a pris possession de la salle familiale pour assister à un camp scientifique virtuel et pour jouer à des jeux vidéo.

Je réalise maintenant que ce sera son espace de travail pour suivre ses cours à distance à l’automne.

C’est pourquoi, chaque matin, je me retrouve à transporter mon ordinateur portable et mon thé à travers ma maison, en essayant de trouver un endroit tranquille pour travailler. Avant la pandémie, je n’avais jamais eu besoin d’un espace dédié à la maison pour travailler. Mais maintenant, je dois enseigner en ligne cet automne et je n’aurai pas accès au bureau de mon campus, qui a fermé en mars.

Google a annoncé que ses 200 000 employés peuvent travailler à domicile jusqu’en juin 2021. Ceux de Twitter, Square et Slack pourront continuer à travailler à distance après la fin de la pandémie. D’autres que moi se retrouvent donc dans le même bateau, n’ayant pas leur propre espace de travail professionnel dédié.

Comme je l’explique dans mon récent livre sur l’histoire sociale du bureau à domicile, historiquement, ce sont les femmes qui sont perdantes lorsqu’il s’agit pour elles de trouver un espace dans leur maison.




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L’émergence de la « salle de chambre »

Pour mieux comprendre la nature improvisée des espaces de travail à la maison — et pourquoi ces espaces sont souvent sexués — il est important d’examiner comment le bureau à domicile est apparu pour la première fois comme un espace distinct.

Au 18e siècle, trois sphères distinctes d’activité domestique ont commencé à apparaître dans les maisons individuelles des classes moyennes et des riches. Il y avait une zone sociale pour accueillir les invités, comme les salles à manger et les salons, une zone de service, qui comprenait la cuisine, la cave et la buanderie, et une zone pour dormir, qui était la partie la plus privée de la maison.

Ce que nous appelons aujourd’hui le « bureau » est issu des pièces génériquement nommées « chambre » utilisées par les hommes et les femmes avant le 19e siècle. La plupart de ces pièces ont ensuite été simplement appelées « chambres » sur les plans des constructeurs. Cependant, à partir du 19e siècle, certains de ces espaces représentés sur les plans d’étage ont été appelés de manière interchangeable « bibliothèque », « salon » ou « bureau ».

À la fin du 19e siècle, le bureau est devenu principalement un espace réservé aux professionnels masculins pour mener des affaires à la maison, s’adonner à des activités universitaires et recevoir des amis. Par exemple, le clergé, les commerçants et les médecins avaient besoin d’un bureau, appelé aussi « salle d’entretien » ou « cabinet » parce que leur travail était plus susceptible d’être effectué à la maison.

Le bureau était souvent séparé des zones privées de la maison et placé aussi près que possible de la porte d’entrée — dans la zone sociale de la maison — pour préserver l’intimité de la famille.

Mais par la suite, au début du 20e siècle, le bureau a largement disparu des maisons standard de la classe moyenne, qui devenaient de plus en plus petites, pour ne rester que dans les maisons construites pour les professionnels de la classe moyenne supérieure, les professionnels créatifs et les riches.

Vendre l’idée de travailler à la maison

Même si le bureau ou la salle de bibliothèque était un espace masculin pour les loisirs et le travail occasionnel, la maison était largement considérée — et défendue — comme un lieu qui favorisait la vie de famille.

Pourtant, les entreprises qui vendaient des fournitures de bureau considéraient la maison comme un marché inexploité. Il leur suffisait de convaincre les Américains que le fait de pouvoir travailler à domicile était une forme de commodité. Par le biais de publicités, ces entreprises ont encouragé les Américains à créer des espaces de travail distincts qui devaient être correctement équipés en matériel de bureau.

Une première publicité pour la machine à écrire portable.
Remington Rand Papers : Advertising and Sales Promotion Department — Typewriter Division ; Hagley Museum, Wilmington, Del, Author provided

Par exemple, en 1921, Remington Rand a commencé à commercialiser des machines à écrire portables, avec des publicités qui essayaient de vendre aux consommateurs l’idée de flexibilité et la possibilité de travailler dans le confort de son foyer. Et dans les années 1950, Bell Telephone s’est associée aux constructeurs de maisons de classe moyenne pour commercialiser l’installation de lignes téléphoniques supplémentaires comme moyen de combiner travail et loisirs sous un même toit.

Lorsque les ordinateurs ont remplacé les machines à écrire, des sociétés informatiques telles qu’Apple et IBM ont orienté leurs publicités vers les professionnels, présentant leurs produits comme des outils leur permettant de faire du télétravail, de gérer une entreprise à domicile ou de faciliter les devoirs de leurs enfants.

Des espaces séparés, mais inégaux

Alors que ces technologies commençaient à apparaître dans de plus en plus de foyers, les familles ont commencé à se demander où les mettre.

La culture populaire a proposé quelques modèles. Dans la sitcom « Leave It to Beaver », le bureau du père, Ward Cleaver, est équipé d’une bibliothèque, d’un globe terrestre, de deux chaises en cuir, d’un bureau et d’un téléphone. C’est un endroit où Ward travaille occasionnellement de chez lui le soir et se détend le week-end.

Ward Cleaver du sitcom Leave It to Beaver dans son bureau.
Universal Pictures

Mais à cette époque, la plupart des foyers de la classe moyenne n’avaient pas une telle pièce.

Par ailleurs, pendant l’après-guerre, les compagnies de machines à écrire et de téléphone ne se sont pas contentées de faire de la publicité pour leurs produits auprès des hommes. Elles ont également cherché à inciter les femmes de la classe moyenne à utiliser leurs produits pour mieux gérer des tâches telles que la correspondance avec les écoles, les courtiers d’assurance et les médecins, ainsi que la tenue des dossiers familiaux et le paiement des factures.

Cependant, contrairement aux hommes, les espaces de travail des femmes dans les publicités, les journaux et à la télévision étaient souvent représentés comme un bureau de planification dans la cuisine ou comme un petit bureau dans la chambre principale. Rarement, voire jamais, elles n’avaient leur propre espace.

La question de savoir où placer le matériel de bureau a également été abordée. Le fait de le placer dans la chambre principale interfère avec les fonctions perçues de la chambre : l’intimité et la relaxation. Un ordinateur dans le salon faisait concurrence à la télévision, tandis que le matériel de bureau dans la cuisine ou la salle à manger empêchait de travailler sans être interrompu par les autres membres de la famille. Pour ces raisons, les publicités et les magazines informatiques des années 1980 ont commencé à recommander de nouveaux espaces exclusivement dédiés aux ordinateurs, comme le bureau à domicile ou une « salle de loisirs ».

Le bureau à domicile fonctionne bien comme une pièce calme pour se concentrer et travailler, mais dans les maisons qui en ont un — et lorsque les deux partenaires sont à la maison, comme c’est de plus en plus le cas — cet espace est souvent par défaut celui de l’homme.

Finalement, l’investissement publicitaire de ces entreprises a porté ses fruits. Nous travaillions à domicile en plus grand nombre avant la pandémie, et le nombre a augmenté depuis avec la fermeture de bureaux partout dans le monde.

Mais nous sommes toujours confrontés aux mêmes problèmes : trop de travail et pas assez d’espace pour le faire. Et les femmes sont bien souvent les grandes sacrifiées.

The Conversation

Elizabeth Patton does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.



Elizabeth Patton, Assistant Professor of Media and Communication Studies, University of Maryland, Baltimore County

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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